Séjour chez une femme du monde

Point de vue d'Alsace

J’ai rédigé un article pour le blog « Wereldwijven », destiné aux Néerlandaises qui vivent et entreprennent à l’étranger. Voici la traduction en français : sur l’émigration, l’identité, la création d’entreprise et les chambres d’hôtes.

À propos de l'émigration

Je ne connaissais la France que par mes vacances et ouvrir une maison d’hôtes n’était pas un rêve de longue date. Pourtant, cela fait déjà 4 ans que je suis heureuse dans les Vosges et que je gère, avec mon mari français Julien, des chambres d’hôtes écologiques.

 

Parfois, un concours de circonstances entraîne un grand bouleversement. Dans mon cas, cela a été la rencontre de l’amour de ma vie, le fait d’avoir presque 40 ans et les confinements liés à la COVID-19. Cette combinaison s’est avérée propice à la réflexion sur la vie, à la question « est-ce tout ce qu’il y a ? », au jardinage et à la lecture de nombreux livres. Finalement, nous avons tous les deux démissionné et sommes partis à pied, avec un sac à dos et une tente, pour un périple de Rotterdam à Nice. Après cela, plus rien ne pouvait nous arrêter ; nous ne voulions plus retourner en ville ni au bureau.

 

Après cette longue randonnée à travers l’Europe, les choses se sont enchaînées rapidement et nous avons acheté une vieille maison nichée dans les collines, avec un immense jardin. Nous nous sommes lancés dans des travaux de rénovation, avons planté des arbres, aménagé un potager et accueilli des poules. J’ai appris le français et, très vite, nous nous sommes retrouvés à prendre le café chez les voisins et à boire du vin avec de nouveaux amis.

 

Tout n’était certes pas rose ; j’avais tout simplement sous-estimé ce qu’impliquait l’émigration. Ce n’est pas que je prenais cela à la légère, mais je n’avais pas réfléchi à toutes les facettes. D’ailleurs, je partais en France, pas à l’autre bout du monde ! Tant de choses se sont avérées différentes : les habitudes, la mentalité, les relations entre les gens et la culture. Je suis passée de la ville à un village, d’une vie bien réglée à une vie où je ne savais plus si c’était un jour de semaine ou un week-end. J’ai remarqué qu’en matière de langue, il y avait une grande différence entre me débrouiller dans la vie quotidienne (ce que j’ai rapidement réussi à faire) et parler véritablement la langue pour créer des liens avec les gens autour de moi. Il m’a donc fallu un certain temps avant de trouver ma place.

À propos de cet endroit

Les refuges de montagne où nous avions parfois séjourné lors de nos randonnées nous ont inspiré pour créer ces chambres d’hôtes. Nous apprécions tellement le contact avec la nature, les repas conviviaux avec les autres randonneurs, les spécialités locales et l’ambiance décontractée. Nous voulions la même chose ! Seulement, les lits superposés ne nous convenaient plus vraiment, nous voulions donc des chambres confortables.

Après d’importants travaux de rénovation, nous avons ouvert en 2024 les Chambres d’hôtes et Jardins « Le nouveau printemps ». Nous prenons soin de nos hôtes et de notre Terre Mère. La maison a été rénovée avec de nombreux matériaux écologiques, de seconde main et naturels. Nous disposons d’un grand jardin en permaculture où nous cultivons des fruits et légumes, et nous promouvons le « slow travel » ainsi qu’un mode de vie écologique. C’est ce qui rend notre lieu un peu différent et, nous le savons désormais, cela attire des gens vraiment sympas.

Terrase avec vue
Voyager sans quitter la maison

Nous cuisinons régulièrement pour nos hôtes. En France, la table d’hôtes est une institution : on s’assoit à table avec les hôtes et on mange ce qui est au menu ce jour-là. Nous y avons apporté notre touche personnelle et cuisinons végétarien, en utilisant autant que possible les produits de notre jardin. Quand il commence à faire un peu plus froid, nous servons un plat alsacien bien connu : des pommes de terre au four accompagnées de munster local. Un vrai plat réconfortant !

 

Au début, nous avons hésité à proposer la table d’hôtes ; aujourd’hui, c’est devenu un incontournable. Pour moi, c’est comme voyager sans quitter ma maison. Chacun a quelque chose de beau, d’amusant ou d’intéressant à raconter. Nous repensons souvent à ces personnes ; certains hôtes m’ont vraiment touchée. À l’inverse, on nous dit aussi que nos hôtes sont inspirés par le jardin, la maison ou notre mode de vie. Autrefois, ces belles rencontres apportaient déjà une touche de couleur à mes voyages en sac à dos, et aujourd’hui, elles enrichissent mon travail d’hôtes.

À propos de l’entrepreneuriat à l’étranger

Lancer une petite entreprise en France est assez simple. Les principaux défis consistent à remplir correctement des formulaires incompréhensibles et à obtenir tous les cachets nécessaires. Et à s’y prendre à temps ! Car s’ils ont le droit de prendre trois mois pour répondre, c’est généralement ce qu’ils font.

 

Pour moi, une grande différence entre entreprendre et vivre en France réside dans le formalisme. Au début, on utilise le « vous », et on ne pose pas de questions indiscrètes ou (trop) personnelles. Notre maitre d’oeuvre m’a appelée « Madame » pendant les deux années entières où nous avons travaillé ensemble. Et ce, même si nous déjeunions ensemble et qu’il nous a aidés bénévolement un week-end à démolir un mur délabré. Ça restait « Monsieur », « Madame ». Julien m’a expliqué que nous avions raté le moment propice pour passer du « vous » au « tu ». Et quand on rate ce moment-là, il n’y a plus de retour en arrière possible. Pour moi, c’était et ça reste bizarre : on se tutoye tout simplement dès le premier café, non ?

 

Avec des invités ou des connaissances français, je veille donc bien à ne pas rater le moment propice. Et à ne pas me comporter d’emblée comme la Néerlandaise informelle et curieuse que je suis. D’un autre côté, je remarque que mon attitude ouverte (comprendre : ma curiosité débordante) aide aussi à lancer des conversations que nous n’aurions peut-être pas eues autrement.

 

Combiner ces deux cultures, c’est tout le défi de l’expatriation : je veux rester moi-même tout en m’intégrant dans mon nouvel environnement. Ça fait longtemps que Julien ne m’a plus donné de petit coup dans le genou quand j’étais trop pressée ou trop curieuse, donc on progresse !

Succès et difficultés

Le B&B entame cette année sa deuxième saison complète. Nous avons la chance d’accueillir principalement des hôtes sympathiques. Je pense que cela tient au fait que nous avons un positionnement clair : un séjour minimum de deux nuits et des salles de bains communes. Pour certains, c’est exactement ce qu’ils recherchent, tandis que pour d’autres, c’est un point bloquant. Du coup, nous avons rarement des incompatibilités, ce qui est agréable tant pour les hôtes que pour nous.

 

Nous savions très bien ce que nous voulions, mais nous avons tout de même longuement hésité au début. Des chambres plus spacieuses et plus luxueuses avec salle de bain privative se situent dans une gamme de prix plus élevée, alors que la charge de travail reste à peu près la même. Et avec un séjour minimum de deux nuits, nous passons à côté de tous les voyageurs de passage. Est-ce vraiment rentable ? Avec le recul, je suis fière que nous soyons restés fidèles à notre projet et à nos idéaux. Le B&B fonctionne bien, nous recevons de bons retours et cela rend notre travail agréable et détendu. Et c’est aussi pour cela que nous avons déménagé en France.

 

L’erreur que j’ai commise au début, c’est de paniquer à cause des avis. Oh, comme ça m’a préoccupée ! C’est bien sûr très important, surtout quand on se lance en tant qu’entrepreneur, mais j’avais parfois tendance à en faire une obsession. Avoir un peu plus confiance en moi et en notre concept m’aurait fait du bien à l’époque. Car si j’avais peut-être sous-estimé l’expatriation, en revanche, je connaissais tout du secteur de l’hôtellerie-restauration. Je savais donc aussi que c’était un travail exigeant : pendant plusieurs mois, on travaille d’arrache-pied aussi bien dans le jardin qu’au B&B. En contrepartie, les mois d’hiver s’écoulent paisiblement ici, dans la vallée.

À propos de l’identité et du sentiment d’appartenance

Je reste en France. Si tout se passe bien. C’est chez moi. Je connais chaque recoin de cette maison et de cette terre ; nous y menons le projet de notre vie. Nous avons d’ailleurs planté deux pacaniers et j’ai hâte de goûter ces noix. Les arbres m’arrivent maintenant à la taille.

Je reste néerlandaise. Après 40 ans passés aux Pays-Bas, c’est mon identité. Parler français sans accent est pratiquement impossible. Les blagues que Julien fait avec ses camarades d’études sur des séries que je n’ai pas vues et des célébrités que je ne connais pas me passent au-dessus de la tête. J’ai volontairement arraché mes racines de la terre néerlandaise et j’essaie maintenant de les replanter ici, dans le sol rocailleux de la montagne. Je me rends de plus en plus compte que cela ne réussira probablement qu’en partie et que ce n’est pas grave.

Moulin aux Pays-Bas

Nous avons radicalement bouleversé toute notre vie et maintenant que la poussière commence à retomber, nous voyons ce que cela signifie concrètement. Les loisirs et les vacances ne coïncident plus avec le week-end et les mois d’été. La vie est plus improvisée et fluide, et si nous ne faisons pas attention, les loisirs passent à la trappe et les vacances se résument au seul voyage annuel aux Pays-Bas. Nous avons également choisi une vie avec moins de revenus et plus de liberté. Je réfléchis désormais consciemment avant de dépenser de l’argent. En contrepartie, je peux me promener dans les bois un mercredi matin, dès les premières neiges, et suivre les traces des animaux. Jusqu’à présent, tout cela nous rend souvent extrêmement heureux, mais parfois, nous avons tout autant de mal à nous y adapter.

Patience

Il faut toutefois de la patience, et quand on l’a distribuée, j’étais la dernière en linge, j’ai donc dû l’apprendre. Les habitudes, la langue, se faire de nouveaux amis, créer une entreprise, rénover… tout cela prend beaucoup de temps, avance plus lentement que prévu et se laisser envahir par la frustration n’accélère en rien les choses.

 

Il y a quatre ans, j’étais la seule personne dans la file d’attente du supermarché du coin, ma carte de fidélité et ma carte bancaire déjà à la main. Pour ensuite remplir mon sac de courses à toute vitesse et passer à la caisse. Aujourd’hui, j’attends tranquillement derrière un homme qui paie par chèque, cherche ses lunettes et fait tomber son stylo à deux reprises. Mes cartes sont dans mon portefeuille et, même si je remplis toujours mon sac plus vite que n’importe qui dans la file d’attente, ça prend du temps. Et c’est inefficace, me dit une petite voix au fond de ma tête. Mais je l’ignore, car cela me rend heureuse et je me sens profondément intégrée dans ma nouvelle vie.

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